Entre abonnements oubliés, licences premium mal calibrées et logiciels-colocataires, vos outils numériques cachent peut-être autant d’économies que de gains de productivité.

Le petit abonnement innocent qui finit par inviter toute sa famille
Dans beaucoup de PME, les licences logicielles vivent une vie paisible.
- Elles ont leur abonnement.
- Leur accès utilisateur.
- Leur petite facture mensuelle.
- Parfois même une version premium.
Côté usage réel, en revanche, certaines sont plus discrètes. Très discrètes.
Un ancien collaborateur parti depuis 2021. Un outil testé “temporairement”. Une option avancée jamais ouverte. Deux plateformes qui font presque la même chose. Un renouvellement annuel que personne n’a vu passer.
Bienvenue dans le monde merveilleux des logiciels-colocataires : ils occupent une place dans l’entreprise, consomment du budget, envoient leur facture… mais leur contribution réelle mérite parfois un petit entretien annuel.
Le sujet peut prêter à sourire. Mais pour un dirigeant, il est très sérieux. Car additionnés sur douze mois, multipliés par les utilisateurs, puis prolongés sur plusieurs années, ces abonnements deviennent un vrai sujet de marge, de sécurité et de productivité.
Le problème n’est pas l’abonnement logiciel en lui-même. Le problème, c’est l’accumulation.
Un outil pour la comptabilité. Un autre pour les devis. Un troisième pour les signatures électroniques. Un quatrième pour les réunions. Un cinquième pour les fichiers. Un sixième parce qu’un collaborateur l’a testé “juste pour voir”. Un septième parce qu’il était inclus dans une offre groupée. Et un huitième parce que personne n’ose vraiment demander à quoi il sert.
Pris séparément, tout semble logique. Additionné, cela devient parfois une petite colonie de dépenses récurrentes.
Mais l’enjeu ne se limite pas à réduire les coûts. Une licence sous-utilisée est bien sûr une dépense inutile, mais c’est aussi un potentiel inexploité : fonctions collaboratives non activées, automatisations disponibles mais inconnues, tableaux de bord oubliés, sécurité mal configurée, intégrations non utilisées.
Très souvent, l’entreprise paie déjà pour des outils capables de lui faire gagner du temps, mais continue à travailler “à l’ancienne”. Autrement dit : certaines PME paient une suite collaborative moderne… pour continuer à s’envoyer des fichiers nommés “version finale définitive V7 vraiment dernière.docx” par e-mail.
Pour un dirigeant, l’enjeu est donc double : maîtriser les dépenses logicielles et transformer les outils existants en leviers de productivité.
Comment les logiciels-colocataires s’installent discrètement dans les PME
Le modèle SaaS, c’est-à-dire le logiciel par abonnement, a apporté beaucoup de souplesse. Il permet de déployer rapidement un outil, d’ajouter des utilisateurs, de tester une solution et d’éviter certains investissements initiaux lourds.
Pour une PME, c’est souvent très utile. Mais cette souplesse a aussi un effet secondaire : elle rend l’empilement très facile.
Trois clics, une carte bancaire, une validation rapide, et l’entreprise vient d’adopter un nouvel outil. Le problème, c’est que personne ne prévoit toujours la réunion de famille qui suivra.
Une équipe souscrit un logiciel pour répondre à un besoin urgent. Un collaborateur quitte l’entreprise, mais son compte reste actif. Une version premium est choisie “par sécurité”, alors que la version standard suffirait. Deux services utilisent deux solutions différentes pour faire presque la même chose. Un renouvellement annuel se déclenche automatiquement, sans revue des usages.
Et comme les montants unitaires restent relativement modestes, le sujet passe sous les radars.
Dans une PME, personne n’a toujours le temps, la mission ou les outils pour consolider l’ensemble des abonnements. Le sujet se situe à la frontière entre informatique, gestion, achats, métiers et direction. Résultat : chacun voit une partie du problème, mais rarement la photo complète.
Et quand la photo complète finit par apparaître, il arrive qu’elle ressemble moins à une organisation numérique structurée qu’à un tiroir à câbles : on sait qu’il y a sûrement quelque chose d’utile dedans, mais on hésite à tirer trop fort.
Les licences fantômes, elles ne font pas de bruit, mais elles facturent très bien
Un audit de licences logicielles commence souvent par des questions très simples.
- Combien de licences sont réellement utilisées chaque mois ?
- Combien de comptes appartiennent encore à d’anciens salariés, prestataires ou utilisateurs inactifs ?
- Des outils différents remplissent-ils la même fonction ?
- Les niveaux de licence correspondent-ils vraiment aux usages réels ?
- Les fonctionnalités avancées payées sont-elles exploitées par les équipes ?
Ces questions paraissent basiques. Elles sont pourtant rarement posées régulièrement. Or, elles permettent souvent d’identifier rapidement des économies immédiates.
DEUX CHIFFRES À RETENIR
ÉTUDE INTERNATIONALE
C’est la part moyenne des licences logicielles payées par les entreprises… mais jamais utilisées.
Zylo, 2026 SaaS Management Index (janv. 2026), plus de 40 millions de licences analysées.
ÉTUDE FRANÇAISE
des cyberattaques significatives en France en 2024 impliquaient des outils utilisés hors de tout contrôle de la DSI.
CESIN × OpinionWay, 10ᵉ baromètre annuel de la cybersécurité (janv. 2025).
Prenons un exemple simple : une entreprise de 40 collaborateurs paie 40 licences premium d’un outil alors que seuls 10 utilisateurs exploitent réellement les fonctions avancées. Les 30 autres pourraient parfaitement fonctionner avec une version standard. Ce n’est pas spectaculaire sur une facture mensuelle, mais sur une année complète, l’écart peut devenir significatif.
Autre exemple fréquent : plusieurs outils de visioconférence, de stockage, de gestion de projet ou de partage documentaire coexistent dans la même entreprise. Chacun a été adopté pour une bonne raison à un moment donné. Mais trois ans plus tard, la bonne question n’est plus : “Pourquoi l’a-t-on pris ?”
La bonne question devient : “Est-il encore utile aujourd’hui ?” Un logiciel doit servir l’entreprise. Pas obtenir une rente paisible jusqu’à la fin des temps.
Supprimer les inutiles, réveiller les utiles
La tentation naturelle, lorsqu’on parle d’optimisation de licences, est de supprimer ce qui coûte trop cher. C’est utile, bien sûr. Mais c’est insuffisant.
Un bon audit ne doit pas seulement répondre à la question : “Que peut-on enlever ?” Il doit aussi répondre à une question plus intéressante : “Que peut-on mieux utiliser ?”
Dans Microsoft 365, Google Workspace ou d’autres suites collaboratives, de nombreuses PME disposent déjà de fonctionnalités de partage documentaire, de formulaires, de visioconférence, d’automatisation simple, de gestion des droits, de sécurité ou de travail collaboratif.
Pourtant, ces fonctions restent parfois peu connues ou mal déployées. L’entreprise paie donc un écosystème complet, mais continue à fonctionner avec des fichiers éparpillés, des versions multiples, des validations par e-mail, des tableaux Excel locaux et des informations difficiles à retrouver.
C’est un peu comme acheter une voiture moderne avec GPS, radar de recul, régulateur adaptatif et aide au stationnement… puis continuer à sortir la carte routière, ouvrir la fenêtre et demander à un passant si “la rue est encore loin”.
La vraie valeur se trouve donc dans trois catégories d’action.
- Première catégorie : supprimer les licences inutiles. Comptes inactifs, doublons, outils oubliés, abonnements non utilisés.
- Deuxième catégorie : ajuster les licences mal calibrées. Trop de versions premium, options inutiles, mauvais niveau d’abonnement.
- Troisième catégorie : valoriser les licences existantes. Former les équipes, activer les fonctions utiles, connecter les outils entre eux, automatiser certains processus, améliorer le partage d’information.
C’est souvent cette troisième catégorie qui produit les gains de productivité les plus durables.
Avant d’acheter le logiciel miracle, ouvrons déjà le placard
Dans beaucoup d’entreprises, les gains accessibles à coût nul ou raisonnable sont sous-estimés.
- Un outil de messagerie peut aussi devenir une base de collaboration structurée.
- Une suite bureautique peut intégrer des formulaires, des circuits de validation et du partage sécurisé.
- Un CRM peut automatiser des relances simples.
- Une plateforme de gestion documentaire peut réduire fortement la recherche d’information.
- Un outil de reporting peut éviter des consolidations manuelles répétées chaque semaine.
Le sujet n’est donc pas uniquement financier. Il est organisationnel.
Une PME peut parfois gagner plus en mieux utilisant ses outils actuels qu’en ajoutant un nouvel outil supplémentaire. C’est même souvent la meilleure première étape : valoriser l’existant avant d’investir dans autre chose.
Cela permet de limiter les coûts, mais aussi de réduire la complexité.
Car chaque nouvel outil apporte ses promesses, mais aussi ses mots de passe, ses réglages, ses droits d’accès, ses formations, ses connecteurs, ses notifications et ses petites habitudes qui finissent par occuper beaucoup de monde.
Un bon outil simplifie. Un outil mal intégré ajoute une chaise à une réunion déjà trop longue.
Un compte oublié, c’est une facture… et parfois une porte entrouverte
Les licences logicielles ne sont pas seulement un sujet de budget. Elles sont aussi un sujet de sécurité.
Un compte inactif, un accès non retiré, une application non maîtrisée ou un outil utilisé hors cadre peuvent exposer l’entreprise à des risques inutiles.
Qui a accès à quoi ?
Où sont stockées les données ?
Quels collaborateurs peuvent partager des fichiers à l’extérieur ?
Quels anciens comptes sont encore ouverts ?
Quels outils contiennent des données clients ?
Ces questions ne relèvent pas uniquement de l’informatique. Elles concernent directement la direction.
La rationalisation des licences logicielles permet donc de réduire les coûts, mais aussi de clarifier les droits d’accès, les responsabilités et les règles d’usage.
La CNIL rappelle que les traitements de données personnelles, y compris lorsqu’ils mobilisent des systèmes d’IA, doivent respecter le RGPD. Pour une PME, cela plaide en faveur d’une gouvernance simple : savoir quels outils sont utilisés, quelles données y circulent, qui y accède et dans quel but.
Un outil qu’on a oublié de résilier, ce n’est pas un détail comptable, c’est un abonnement qui continue de prélever pour un usage qui n’existe plus.
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas toujours nécessaire de lancer un grand projet complexe pour progresser. Une revue régulière des outils, des utilisateurs et des droits d’accès peut déjà améliorer fortement la maîtrise de l’environnement numérique.
C’est moins spectaculaire qu’un grand plan de transformation digitale. Mais c’est souvent beaucoup plus utile. Et nettement moins fatigant pour tout le monde.
La méthode, faire le tri sans sortir la tronçonneuse
Pour reprendre la main sur ses licences logicielles, une PME peut avancer avec une méthode simple.
1. Inventorier les licences logicielles
La première étape consiste à lister les abonnements et licences : éditeur, nombre de comptes, coût mensuel, date de renouvellement, niveau d’abonnement, propriétaire interne, service utilisateur et usage principal.
Cet inventaire doit inclure les grandes suites connues, mais aussi les petits abonnements plus discrets. Ce sont parfois eux qui se multiplient le plus vite, précisément parce qu’ils semblent anodins.
2. Mesurer les usages
La deuxième étape consiste à regarder l’utilisation réelle : comptes actifs, fréquence de connexion, fonctionnalités utilisées, doublons avec d’autres outils, irritants remontés par les équipes.
Cette étape est essentielle. Elle évite de supprimer trop vite un outil utile ou, au contraire, de conserver un abonnement simplement parce que “quelqu’un doit bien s’en servir”.
Le “quelqu’un” en question étant parfois parti depuis 2021.
3. Arbitrer
La troisième étape consiste à décider : supprimer, réduire, renégocier, migrer, mutualiser, former ou mieux configurer.
Chaque action doit être évaluée selon trois critères : économie potentielle, impact utilisateur et risque opérationnel.
Une licence inutilisée peut être supprimée rapidement. Une solution très intégrée dans l’activité doit être traitée avec plus de prudence. Un outil utile mais mal exploité peut justifier une formation courte plutôt qu’une résiliation.
L’objectif est de décider intelligemment, pas de couper à la hache.
4. Piloter dans la durée
La quatrième étape consiste à mettre en place une revue régulière. Un audit ponctuel crée un gain immédiat ; un pilotage dans le temps évite que les mêmes dérives réapparaissent six ou douze mois plus tard.
Une bonne pratique consiste à revoir les licences logicielles chaque trimestre ou chaque semestre, et systématiquement avant les renouvellements annuels.
C’est un peu comme le rangement d’un garage : une fois par décennie, c’est héroïque. Deux fois par an, c’est raisonnable.
Moins de logiciels dormants, plus de marge et de productivité
Une démarche d’optimisation des licences peut produire plusieurs bénéfices.
Le premier est évident : des économies. Moins de comptes inutiles, moins de doublons, moins d’options surdimensionnées, moins de renouvellements subis.
Le deuxième est souvent plus important encore : une meilleure lisibilité. Le dirigeant sait enfin quels outils sont utilisés, par qui, pour quoi, et à quel coût.
Le troisième concerne la productivité. En mieux exploitant les outils déjà payés, l’entreprise peut améliorer le partage d’information, réduire les ressaisies, fluidifier les validations, automatiser certaines tâches simples et faciliter le travail quotidien des équipes.
Le quatrième concerne la sécurité. Des accès mieux maîtrisés, des comptes inactifs supprimés, des données mieux localisées et des règles d’usage plus claires réduisent les risques.
Enfin, le cinquième bénéfice est culturel : l’entreprise passe d’une logique d’empilement à une logique de pilotage. Et cette différence change beaucoup de choses.
Une entreprise qui pilote ses licences logicielles ne regarde plus ses logiciels comme une simple facture. Elle les regarde comme des actifs : certains doivent être arrêtés, certains doivent être ajustés, certains doivent enfin être utilisés à leur vrai potentiel.
La vraie question, vos logiciels travaillent-ils vraiment pour vous ?
Les licences logicielles ne sont pas seulement une ligne de dépense. Elles reflètent la manière dont l’entreprise travaille, partage l’information, sécurise ses données et organise ses processus.
Un dirigeant qui reprend la main sur ses abonnements peut réduire ses coûts, clarifier ses usages et améliorer la productivité de ses équipes. C’est précisément l’objectif d’une démarche d’optimisation : payer le juste prix, pour les bons outils, au service de vrais usages.
La bonne question n’est donc pas uniquement : “Combien coûtent nos logiciels ?” La vraie question est : Est-ce que nos logiciels travaillent vraiment pour nous ? Si la réponse est floue, il est peut-être temps de réaliser un diagnostic.
Et si, au passage, on retrouve trois licences logicielles oubliées, deux outils jumeaux et un abonnement premium souscrit “temporairement” il y a quatre ans, personne ne jugera. Cela arrive aux meilleures entreprises.
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Fabrice MAUCARRÉ
Ancien dirigeant d’une SSII pendant 20 ans, Fabrice connaît les réalités des entreprises, les modèles économiques des prestataires IT et les enjeux quotidiens des dirigeants de PME. Son approche combine vision stratégique, lecture commerciale et accompagnement opérationnel.

